RECHERCHEZ ET VALIDEZ
Portraits / 15 Nov 2018
Portrait Stéphane Lehembre

Dans notre vie quotidienne, nous côtoyons des personnes dont les visages nous sont familiers et que nous pensons faussement connaître. C’est pour ne pas passer à côté de ces gens fabuleux que e com image a créé ses “portraits”.

UN ARTISTE ABSTRAIT

Stéphane Lehembre (stephane-lehembre.fr)

“Quand on n’est pas sur la bonne voie, tout est compliqué…et tu n’as pas trop de chance. Quand tu es sur la bonne voie, tout se passe bien, tout est facile.”

Stéphane Lehembre est un homme discret et d’une grande gentillesse. Quand il parle de trouver sa voie, c’est en connaissance de cause. Les normes sociétales ont tracé pour lui son chemin, puis vers 55 ans, envers et contre tous il s’est finalement libéré.

REBELLE…

Stéphane nait à Neuilly-sur-Seine au milieu des cartons, au lendemain du déménagement de ses parents qui quittent le nord de la France pour devenir parisiens. Issu de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie industrielle du nord, il grandit dans un milieu protégé, sécurisé mais aussi fermé. Lors de visites chez son grand-père à Lille, il se déplace chez le dentiste en chauffeur et limousine.

Aux prémices de son adolescence il perçoit son homosexualité.  Le milieu dans lequel il grandit l’étouffe et à l’âge de 14 ans il demande à partir en pension. En demandant son admission dans un pensionnat mixte, il pense ainsi lever ses derniers doutes sur son orientation sexuelle, mais il se retrouve entre ‘mecs’. Les amis qu’il se fait l’abandonnent lorsqu’ils découvrent qu’il est homo et Stéphane ne pourra jamais pardonner leur trahison. Il se bat beaucoup; c’est une question de survie. Durant son parcours scolaire il obtient tous les ans le 1er prix de dessin.

“Après le pensionnat je me foutais de tout !”  Il vit une dualité : d’un côté sa vie sexuelle assumée mais qu’il gardera, d’un autre côté, toujours cachée à sa famille. Il entre dans une école privée où un professeur découvre son talent artistique et proposera à ses parents de l’orienter vers l’Atelier Met de Penninghen, qui deviendra l’Ecole Supérieure d’Arts Graphiques (ESAG). Sélectionné sur concours, il y séjourne de 1967 à 1969. Sa peinture est créative.

CONFORMISTE…

A 18 ans il rencontre Hélène, la petite-fille du poête et cofondateur du surréalisme Philippe Soupault.  Stéphane est flatté par cette rencontre avec le milieu intellectuel parisien. Sa peinture se vendant mal, Stéphane ne peut épouser Hélène. Il refuse un poste proposé par une agence de pub à trouver des idées créatives en restant simplement assis dans un escalier. Il préfère parcourir les petites annonces et se dégote finalement un job de vente à domicile d’assurances vie. Ce démarchage l’aide à vaincre sa timidité. Androgyne, il plait et gagne bien sa vie. Avec Hélène les noces ont lieu.

A partir de 1983 et pendant les 20 années qui suivent,  le récit de Stéphane nous entraine dans une spirale pernicieuse. Les postes à responsabilité dans le secteur de l’informatique s’enchainent dans une escalade qui ne fait grâce de rien. Stéphane évolue dans différentes entreprises, fort de sa chance, aidé de son intelligence et soutenu par Hélène qui met au monde deux garçons. Ils vivent toujours à Paris et mènent une vie confortable. Cependant Stéphane vit toujours sa dualité : une existence bien rangée qui cache une réalité intime de plus en plus difficile à dissimuler. L’alcool s’est insinueusement introduit pour anesthésier le mal-être sous-jacent. Fort de ses 120 kgs, Stéphane pose sur une photo dans son jardin lors d’un déjeuner famillial. Pour ceux qui le côtoient maintenant il est méconnaissable.

…ENFIN LIBRE !

Après plusieurs postes successifs à responsabilités, à 45 ans Stéphane monte son entreprise. Au bout de huit années il est forcé de vendre sa société car son principal client n’a plus de budget. Il recrée une affaire mais celle-ci fait faillite. Cette fois Hélène, habituée à un train de vie élevé que Stéphane ne peut plus soutenir, ne le suit plus. Même en diminuant son salaire de moitié Stéphane ne trouve toujours pas de travail. La couverture d’une assurance privée permet de tenir encore 1 an, puis c’est le divorce.

Stéphane touche alors le RMI, la CMU et l’aide du conseil général. Il déménage dans le Sud et trouve un travail de plongeur à temps partiel dans un restaurant. Il a alors 55 ans. “J’étais au niveau le plus bas socialement mais j’étais le plus heureux des hommes !“. Libre d’être, il a cessé de boire et perd plus de 40 kg.

A 60 ans il touche enfin sa retraite. Un ami, admiratif devant ses cartons de dessins, lui conseille à nouveau de croquer. Stéphane se remet à la peinture puis il fait une rencontre amoureuse qui va libérer toute son énergie créative et lui permettre de trouver enfin son style. Depuis une dizaine d’années il expose régulièrement.  Sa peinture est abstraite, dynamique et joyeuse. Elle représente la joie de vivre enfin trouvée au travers de la liberté d’être. Sa félicité explose par des gestes spontanés où l’euphorie a besoin de l’espace nécessaire pour accueillir les couleurs éclatantes. Chaque grande toile happe notre regard pour l’introduire dans un univers mystérieux qui conquiert notre imaginaire. C’est là tout le charme de l’oeuvre et de sa main généreuse: son côté secret. En somme, Stéphane exprime toujours sa dualité : le visible versus l’invisible. Ici ce que nous voyons flatte les yeux et ce que nous ne comprenons pas touche le coeur.

Et quelle est ta motivation profonde ?

” La mémoire de la passion amoureuse que j’ai vécue me charge constamment d’énergie pour peindre. C’est quelque chose qui ne s’explique pas.

Maintenant je ressens un bien-être intérieur. Je n’ai plus besoin de boire car j’ai chaud dans le ventre. Je suis en parfaite harmonie avec la nature. Je mourrai en sérénité totale, comme j’ai vu mourir mon père.”

Et sur l’homophobie?

” Le mariage gay a libéré encore plus la parole des homophobes. J’en ai été la proie comme beaucoup d’autres le sont encore aujourd’hui. J’ai atterri aux urgences. Le gars avait un lourd casier judiciaire et à l’audience il n’a pas amélioré son cas devant le juge. Il lui disait : “vous n’allez quand-même pas croire ce pédé!! “

Comment as-tu été accepté ici?

” Pour me faire intégrer j’allais boire une menthe à l’eau au bistrot de mon village. J’étais charrié mais alors je retournais la situation, leur faisant croire que j’étais flatté de leur plaire et leur proposant de venir avec moi. Interloqués par mon aplomb, ils se sont lassés et petit à petit j’ai été respecté pour ce que j’étais. Ca m’a pris 2 à 3 ans pour être accepté.”

Comment vois-tu l’avenir?

“Carpe diem. Je ne vois pas l’avenir. Moi je peux mourir demain, maintenant je m’en fous, je peux mourir demain.”

En attendant demain et heureusement pour nous, Stéphane n’a pas l’intention de nous quitter et sa nouvelle exposition qui aura lieu l’an prochain est prometteuse. Si vous avez aimé cet article et que vous souhaitez vous tenir informés, vous pouvez suivre Stéphane en aimant sa page Facebook @lehembre-stephane. Il est également présent sur Instagram et LinkedIn. Vous pouvez aussi visiter son site internet stephane-lehembre.fr, nouvellement créé par e com image.

Texte Sylvie Houssais – e com image – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

Photos Jacques Huissoud – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

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