RECHERCHEZ ET VALIDEZ
Portraits / 13 Sep 2018
Portrait Elske Koelstra

Dans notre vie quotidienne, nous côtoyons des personnes dont les visages nous sont familiers et que nous pensons faussement connaître. C’est pour ne pas passer à côté de ces gens fabuleux que e com image a créé ses “portraits”.

L’OMBRE ET SON PAPILLON

Elske Koelstra (prononcez “Koulstra”)

LA PROVINCE DE FRISE

Quand Elske Koelstra raconte son histoire, elle commence à parler de nature, d’oiseaux et de photographie. Bercée par les paysages du Friesland néerlandais (province de Frise), elle déménage à 8 ans vers le sud de la région, où son regard ne rencontre que plat pays et forêts. Elle dira plus tard des ‘montagnes’ du Vaucluse qu’elle ne sait d’abord que faire de cette nouvelle dimension.

Récusée par ses camarades car elle est la fille de l’instituteur de l’école de ce petit village qui ne compte que 35 élèves, elle se réfugie dans la boulangerie que tient son oncle. Elle aide celui-ci et économise ainsi pour s’acheter son premier boitier réflex, qui supplée l’appareil photo offert par sa grand-mère et dont elle conserve un précieux souvenir;  “avec ce petit ‘clic-clac’ c’était ma carrière qui commençait. Je me suis sentie de suite photographe“.

L’OISEAU S’ENVOLE

Ignorante de l’existence d’une école de photographie, elle se lance dans une formation à ‘l’école de la boulangerie’, dont elle deviendra la meilleure élève et la première fille diplômée. Elle part ensuite au Kenya, où elle tape bénévolement les cours du professeur d’une école de boulangerie près de Nairobi.

De retour aux Pays-Bas elle travaille durant 7 ans en tant que chef de projet pour l’entreprise de biscuits LU. Elle est chargée de former du personnel à l’étranger mais parallèlement à son travail elle voyage beaucoup, notamment au Népal, au Mali, en Égypte, aux Antilles et aussi en France. Le seul objet  indispensable au contenu de sa valise est un livre sur les oiseaux. Mais son ‘réflex’ ne la quitte pas non plus et elle expose ses clichés d’un séjour au Mali, tout en participant à des concours nationaux qui lui vaudront d’être nominée à deux reprises pour le prix de meilleure jeune photographe des Pays-Bas.

LE MONDE SELON ELSKE

LU affecte Elske en région parisienne où elle endosse la responsabilité du développement international de la marque, qui passe par le transfert de leur savoir-faire un peu partout sur le globe. “C’était le meilleur poste au monde !“. De fait Elske peut ainsi photographier la Chine, l’Inde, le Brésil, l’URSS, la République Tchèque, la Tunisie, l’Allemagne… et accumule pendant 12 ans plus de 10 000 photos de ses périples. Nouvelle expo à la galerie d’art de l’aéroport d’Orly sur le thème du … voyage.

Après LU Elske travaille pour une entreprise de biscuits en Bretagne. A Quimper elle monte 2 projets. D’abord ‘Globetrotter’, qui dévoile ses photos prises partout dans le monde depuis l’intérieur de taxis. “Tout allait trop vite, aussi je prenais 1 journée de plus pour prendre des photos avant de repartir“.  Puis ‘The world revisited’, qui synthétise ses prises de vues dans le temps. Elle intègre pour la première fois le flou dans ses images, ce qui selon elle laisse plus d’espace au regard pour l’interprétation de ses oeuvres.

D’APT À INAPTE

Un chasseur de tête lui propose un poste sur Apt, dans une multinationale irlandaise d’agro-alimentaire. Sans s’en douter elle est entrée dans un cercle infernal qui la conduira à l’épuisement professionnel. Au bout de 8 ans, lorsqu’elle fait le bilan de ses 4 dernières années, elle réalise qu’elle en est à 2 ans de salaire en heures supplémentaires cumulées. Puis tout s’arrête…. Elle qui venait encore la semaine précédente de parcourir 7 pays ne peut soudain plus se rendre à sa boite aux lettres. Enfiler une chaussette lui prend presque 1 heure et vider le lave-vaisselle lui coûte la matinée entière. Il lui faudra presque 4 ans pour pouvoir retourner au supermarché. Elle s’y rend avec sa femme Liedewy, mais elle reste dans la voiture, incapable de supporter les images et les bruits. Elske est descendue aux enfers.

L’ART DE L’HISTOIRE

Résiliente, Elske répare avec ce qu’ils n’ont pu casser. Elle regarde ses photos et réalise que pendant toutes ces années elle était en train d’écrire son histoire. Fascinée, elle choisit ses images selon ses émotions et elle les baptise de ses états d’âme blessée; autorité, menacer, harceler, perdre sa dignité, se sentir abandonnée, perdre sa santé… Son talent s’est mué en art thérapie. A la biennale de Rustrel “Voir et écouter”, elle montre l’art de son histoire, qu’elle nomme ‘Train de vie’. Les visiteurs sont touchés, s’identifient à une photo ou à une autre et ressortent chargés d’émotions. L’un de ces visiteurs observe plus particulièrement. Après avoir fait le tour de l’expo il s’adresse à elle et lui dit : “on peut faire quelque chose ensemble si tu veux“. C’est le réalisateur Michael Snurawa. Elske accepte: “j’avais besoin d’être écoutée. J’avais juste besoin d’un micro“. Le film qui naitra de cette synergie s’intitule “Stop making Jam“. Il suscitera localement des réactions touchantes, mais obtiendra aussi le prix spécial du meilleur reportage 2015 au concours de la Fédération Française de Cinéma à Vichy et le grand prix au festival interrégional de Ventabren.

DEUX ESCARGOTS

Un beau jour Elske est contactée pour une commande de prises de vues de bijoux, ce qui l’incite à investir dans un studio. Non loin de là habite Jean-Pierre Jeunet (“Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain” et “Delicatessen” font partie de ses réalisations).  Il collecte des objets trouvés dans la nature, tels que pommes de pin, plumes, coquillages, bouts de bois, marrons etc.. et en compose de petits personnages. A la recherche d’un photographe expert il s’adresse donc à Elske pour les immortaliser puis il décide d’en faire un petit film d’animation sur le thème du poème de Jacques Prévert : “Chanson des escargots qui vont à l’enterrement”. Il fait ensuite lire le texte à ses célèbres amis puis il mixe leurs voix et fait composer la musique. Et voici un petit chef d’oeuvre de résultat !

ET LA SUITE

Elske n’a jamais arrêté d’exposer (32 expos individuelles et collectives en France et aux Pays-Bas dont 3 expos aux Antilles néerlandaises et en Afrique du Sud). Polyglote, elle parle 5 langues (en plus de la langue des oiseaux…). Actuellement elle se bat toujours pour faire reconnaitre son ‘burnout’ en tant que maladie professionnelle. Elle est médicalement diagnostiquée ‘stabilisée avec séquelles’ et se trouve incapable de reprendre un travail ‘normal’. Le mot ‘multitasking’ est banni de son vocabulaire.

Elske et Liedewy ont investi dans une ancienne écurie à Rustrel. Cette bâtisse pour l’heure sans toit ni eau ou électricité a pour ambition de devenir le futur atelier d’Elske. En attendant j’ai eu le plaisir de participer à une balade ornithologique menée par Elske dans le Colorado de Rustrel et j’ai été impressionnée par son savoir. On retrouve l’artiste accompagnée de son livre d’oiseaux et de son appareil photos, ces objets qui l’ont accompagnée toute sa vie et qui on grandement contribué à faire renaître chez elle, au travers de toute sa souffrance, un sentiment unique d’identité et un souffle indestructible d’Espoir.

 

Texte Sylvie Houssais – e com image – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

Photos portrait et interview Jacques Huissoud – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

Photos Elske Koelstra – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

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