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Portraits / 24 Juin 2019
Portrait Patrick Broux

Dans notre vie quotidienne, nous côtoyons des personnes dont les visages nous sont familiers et que nous pensons faussement connaître. C’est pour ne pas passer à côté de ces gens fabuleux que e com image a créé ses “portraits”. Voici celui de Patrick Broux, un relieur passionné et passionnant implanté au cœur d’Apt, dans son atelier “Lu Si Faire”.

LE RELIEUR DE ‘LU SI FAIRE’

Patrick Broux

Les gens me font confiance et c’est très gratifiant.”

‘LU SI FAIRE’

Rue de la Merlière, cette petite ruelle qui descend telle une veine depuis le Cours Lauze de Perret dans le cœur de la ville d’Apt, on passe devant une vitrine insolite où se nichent des livres hétéroclites. Derrière eux l’artisan est concentré sous ses lumières ambrées. Qui n’oserait le déranger passerait certainement à côté d’un univers fascinant.

PLUS QU’UN LIVRE

Avant d’entrer on pensait simplement qu’un livre était un livre. Puis on apprend que dès qu’on passe la porte de ‘Lu Si Faire’ avec un livre, c’est que ses pages recèlent pour nous quelque chose de sentimental que l’on veut préserver, ou bien on lui connait une valeur marchande ou intellectuelle que l’on veut renforcer, ou les deux à la fois. La reliure sert à protéger mais on peut aussi l’embellir et la décorer.

“La priorité est de protéger le livre en danger de se découdre, nous explique Patrick. Jusque dans les années ’50 les livres, composés de cahiers, n’étaient que brochés par une mince couverture de papier cousue avec du fil très fin. Le tout était très léger pour qu’on puisse le démonter et c’est ainsi qu’on apportait l’ouvrage chez le relieur qui pouvait alors commencer son travail. Après les années 50 la reliure d’éditeur a fait son apparition : les feuilles uniques sont collées au dos et la reliure est montée directement dessus, comme les livres de poche, et on ne peut plus les démonter.”

– Quels types d’ouvrages t’amène-t-on ?

“Soit des livres en piteux état à force d’être manipulés, dont certains textes doivent être préservés, ou des éditions originales nécessitant d’être sauvées. Je dois parfois stabiliser une couverture qui se délite pour que l’ouvrage puisse à nouveau être ouvert, réutilisé. Le grand classique c’est la mamie qui amène son dictionnaire avec le dos qui part. Lorsque je lui dis que je peux le faire mais que ça ne vaut pas vraiment le coup, elle me répond : ‘non, c’est mon dico, je joue au scrabble avec et je sais qu’à la page 157 c’est la lettre E qui commence’. Ça coûte plus cher qu’un neuf mais il faut le réparer, et ça c’est génial. Je fais une petite restauration – j’ai une frappe d’origine de chez Larousse – et les gens sont contents car c’est sentimental. Il y un coté très gratifiant, les gens me font confiance et puis la dame revient chez elle avec son dico pour s’en servir…”. Patrick a le sourire. “J’aime aussi beaucoup la création.”

– Quelle est ta fourchette de prix ?

“J’ai besoin de voir le livre pour faire une estimation. Ça commence à 150€ environ, mais il faut parfois compter plus de 30 h de travail rien que pour démonter et préparer, puis jusqu’à 25 h pour la couture, la reliure et la création dessus, le titrage… Ça peut donc atteindre des sommes importantes mais ça dépend aussi des matériaux utilisés. La reliure est chronophage, il faut dix phases principales pour monter un livre. Puis parfois je crée une boite pour soustraire l’ouvrage à la lumière ou la poussière, et cela me prend parfois autant de temps que pour une reliure.”

LA TECHNIQUE

Les outils qui nous entourent nous fascinent. Alors nous cherchons à en savoir plus sur la technique. “C’est très simple”, commence Patrick…

Il nous parle de fonds de cahiers, nous montre le montage sur onglet… “il faut tout mesurer, tout calculer, savoir le nombre de plissavoir s’il y a des remplissages… mes cahiers sont cousus avec un fil beaucoup plus fin que pour faire le dos… l’avantage de ce montage c’est que le livre s’ouvre très bien… si jamais la reliure ne plait pas, je donne un coup de ciseaux et je peux enlever mon cahier sans l’abîmer…” Patrick montre quelques exemples de ses réalisations, des gravures qu’il ne pouvait mettre sous presse pour ne pas les écraser, il nous montre un texte traversant – qui continue d’une page à l’autre dans le creux du livre – et nous admirons la prouesse et la précision. Un livre très particulier retient notre attention : une reliure érotique de l’Arétin, composée de 2 livres reliés entre eux par une charnière piano tenue par une tringle surmontée d’un objet. ” Ça c’est un pari technique que j’ai réussi. Il fallait que je garde de l’épaisseur pour faire ma charnière sans en ajouter à l’intérieur. Le premier volume traite de l’éducation des nones qui s’envoient en l’air avec des godemichets en verre ; le deuxième aborde l’éducation des putains. L’édition de l’ouvrage, numérotée, date de 1944. J’ai créé le décor des couvertures. Une fois posé sur l’étagère, tu ne devines rien du livre. L’objet au bout de la tringle ? Un ami l’avait eu de son grand-père ; suspendu à une chaîne par une petite bélière, tu le portais autour du cou mais moi je l’ai soudé sur cette tringle. Quand tu entrais dans un bordel il suffisait d’un regard à l’objet pour comprendre si le porteur désirait le plaisir d’une fille ou celui d’un garçon, selon s’il montrait le côté sexe féminin ou le côté sexe masculin de l’objet.

Puis Patrick nous fait une démonstration du cousoir, de la presse ; avec une main de maître il nous montre comment éviter une surépaisseur de papier en coupant en biseau, avec un scalpel, deux épaisseurs de feuilles.

– Quels matériaux utilises-tu ?

“J’utilise tout mais principalement de la chèvre – le chagrin ou le maroquin. C’est le premier cuir utilisé en reliure car il est le plus facile à travailler, sinon du buffle qui a un grain bien particulier, du veau pour les reliures de très grande qualité, du cuir de saumon, d’esturgeon, de perche, de galuchat – qui a le toucher de l’émail dentaire -, de la raie, du python. Avec certains on peut faire des reliures pleines, avec d’autres on ne peut pas. Le cuir doit être hyper fin et parfois quand je le reçois il fait 2 mm d’épaisseur, alors je l’envoie au pareur pour le faire désépaissir. Il me les descend à 5/10è de mm. La machine à refendre, qui sert à désépaissir le dessous du cuir, est réglée au micron près. Le moindre poil de pinceau sous un cuir c’est l’erreur, ça se voit. Le pareur biseaute le cuir pour arriver à l’épaisseur 0 afin que je puisse le plier sur les bords et faire mes remplis. Pour le fil j’utilise du chanvre puis du fil de lin.

Patrick délègue parfois le titrage des livres au doreur, lorsque la police est manquante ou l’opération trop délicate, comme ces 8 volumes de Verlaine portant chacun, à hauteur égale, sur leurs dos arrondis une lettre de l’auteur. “A chacun son métier et son coup de main est hallucinant, dit-il, lorsque je fais moi-même la dorure j’utilise la feuille ou le film d’or”.

LE PARCOURS

Ayant grandi au milieu des livres, Patrick a toujours été attiré par la reliure mais il s’est d’abord intéressé à la sellerie et à la maroquinerie haut de gamme cousue main. Dans les années ’80 il s’est installé pendant 7 ans à Saignon puis il est devenu formateur dans un centre AFPA, un métier qui l’a éloigné de la région pendant 20 ans. Grâce au Droit Individuel à la Formation – DIF – il a pu consacrer deux années de stage chez une relieure à Romans, avant de revenir s’installer à son compte à Apt il y a environ une dizaine d’années.

– Quelles sont les qualités requises pour devenir relieur ?

“La finesse, la patience et du goût. C’est pour ça que je comprends mieux maintenant pourquoi il y a autant d’ateliers de reliure dans les monastères. Certaines sœurs d’ailleurs exagèrent car elles nous cassent les tarifs. Mais c’est un travail monastique car des fois il faut vraiment être zen : les phases sont longues.

J’estime en France le nombre d’ateliers de reliure ayant plusieurs employés à une dizaine seulement. Les autres ne sont que des individuels. Il y a des relieurs actuellement qui voudraient qu’on soit considérés comme un métier d’art alors qu’au départ c’est un métier artisanal. C’est sûr qu’il y a une frange de relieurs qui vont faire des décors très sophistiqués mais tout le monde n’est pas artiste non plus.”

Il existe 3 écoles de reliure en France, mais beaucoup de relieurs dispensent aussi des stages permettant en 3-4 ans de se former puis de passer le CAP. Patrick envisage – étant actuellement en ‘pourparler’ avec lui-même – de transmettre son savoir-faire au sein de stages destinés aux professionnels.

En deux heures nous avons pu expérimenter ses qualités de pédagogue, son geste sûr, sa passion inextinguible, son savoir illimité, son goût de l’esthétique, de la perfection et du détail. Nous regarderons dorénavant les livres autrement et si vous, lecteurs, avez un manuscrit en quête de restauration ou de transformation, nous lui avons trouvé l’homme.

Texte Sylvie Houssais – e com image – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

Photos Guy Chaigneau – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

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