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Portraits / 23 Mai 2019
Portrait Marc Dumas

Dans notre vie quotidienne, nous côtoyons des personnes dont les visages nous sont familiers et que nous pensons faussement connaître. C’est pour ne pas passer à côté de ces gens fabuleux que e com image a créé ses “portraits”. Voici celui de Marc Dumas, un pilier du pays d’Apt à découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas encore.

CHEVALIER DANS L’ORDRE DES ARTS ET DES LETTRES

Marc Dumas

La langue régionale c’est le corpus de l’âme, c’est sa vie littéraire.”

MARC DUMAS

Marc Dumas nous attend dans la maison qui l’a vu naître, sur la commune de Saint Martin de Castillon. La bâtisse est entourée d’une nature respectée, choyée, où le regard navigue sur une harmonie de couleurs qui passe par le vert prédominant de l’herbe et des feuillages, le violet et le pourpre des iris et le rouge écarlate du rosier. Ici le désherbage est effectué à la main ; les coquelicots et les nigelles ont le droit de vivre entre les pavés polis par des générations de pas. La bibliothèque dans laquelle nous entrons dégage un aura de bien-être et c’est parmi les quelques 6 000 ouvrages que nous nous laissons porter par la voix de monsieur Dumas, sous son regard vif et parfois un soupçon malicieux.

Il nous raconte la librairie aptésienne qui porte son nom et qu’il a dirigé pendant cinquante ans, jusqu’à 2006 : “Avec ma femme nous formions un tandem. Marguerite possède une connaissance profonde de la littérature, elle lit vite et elle a une mémoire d’éléphant. Moi je m’occupais des relations publiques car le libraire doit avoir un rayonnement social et culturel, ayant une responsabilité de représentation régionale de la langue. Je voyais ainsi une kyrielle de photographes auteurs et d’éditeurs – Flammarion, Grasset, Seuil, Cartier-Bresson et Hans Silvester etc… – évoluant dans un milieu beaucoup plus riche que mes confrères parisiens.” Car monsieur Dumas a également été, six ans durant, président de la Fédération Française des Libraires Provence Alpes Côte d’azur Corse. Jean-Baptiste Dumas, son grand-père, acquit la librairie en 1928.

Il nous raconte avec une grande tendresse sa grand-mère, qui habitait de l’autre côté de la route et avec qui il ne parlait que provençal, jusqu’à son envoi en pension pour des études secondaires à Aix où il obtint des résultats moyens. Monsieur Dumas n’a pas passé son bac, non par faute de capacités intellectuels mais parce qu’il en avait décidé ainsi.

Il nous raconte son amour pour la montagne : “j’ai fait mon service militaire dans les troupes de haute montagne. Je ne pouvais pas piffrer la mer, à cause du mistral, du sable, du sel. J’aurais préféré aller en vacances chez ma grand-mère. J’étais un montagnard ; la montagne m’a fait un cadeau, elle m’a apporté mon épouse. Nous sommes mariés depuis 1957. Marguerite venait de Vichy.

Instigateur des manifestations qui ont eu lieu à Digne contre la guerre d’Algérie, le jeune Dumas fut néanmoins mobilisé pendant dix mois : “après les manifs, j’ai été respectueux et je suis parti. On ne peut pas me reprocher d’avoir refusé de servir“. Il est médaillé des anciens combattants d’AFN – Afrique Française du Nord.

A son retour, Marc Dumas s’investit dans la vie associative. D’abord membre, depuis sa fondation il y a plus de 60 ans, du mouvement ‘Alpes de Lumière’ – une association phare de l’arrière-pays provençal à l’origine des Parcs Naturels Régionaux – il en devient conseiller, puis président et enfin vice-président. Il s’est occupé de l’exode rurale provoquée par la pénurie d’hommes suite aux deux guerres – vers 1960 les villages étaient au plus bas de leur population – en organisant des chantiers de jeunes et des actions d’aménagement.

Il nous raconte son rôle de conseiller municipal d’Apt chargé des affaires culturelles durant deux mandats. Ainsi il a fondé l’actuelle Maison des Jeunes et de la Culture, puis de la bibliothèque et il a mis en place les premières classes de l’école municipale de musique – l’actuel Conservatoire. Il est aujourd’hui parrain de la médiathèque ainsi que de certains départements du Musée d’Apt. L’arrivée, sur le plateau d’Albion, des silos à missiles de la force de dissuasion nucléaire française suscitant chez lui un problème moral, il considère démissionner du conseil municipal, mais son père spirituel Pierre Martel l’en dissuade, lui conseillant de travailler ‘de l’intérieur’. Nous avons pu ainsi intervenir lorsqu’il a été question de déplacer une fusée près de la chapelle Notre-Dame de L’Ortiguière. Puis il fonde le Rotary Club, qui lui permet de sympathiser avec deux généraux : celui ayant installé la base militaire et celui l’ayant démantelée.

Auteur d’un article aux allures prophétiques qu’il rédige pour un hebdomaire marseillais “La semaine de Provence“, Marc Dumas affirme que les militaires ne sont que de passage, n’étant pas des aménageurs de territoire ; il prévoit donc que dans 30 ans ils seront partis. Il est vrai qu’à quelques jours près il ne s’est pas trompé sur le départ des SSBS – Sol-Sol Balistique Stratégique. Monsieur Dumas deviendra membre de la Commission Reconversion du Plateau d’Albion.

Membre depuis 20 ans de la Réserve Géologique du Luberon, Marc Dumas est aujourd’hui premier secrétaire du Syndicat Intercommunal d’études du Parc Naturel Régional du Luberon et il participe aux nombreuses réunions sur les Parcs Naturels Régionaux. “Les militaires nous ont amené l’eau. Au moment de leur installation j’avais négocié avec eux : si vous amenez des fusées, alors donnez-moi le parc du Luberon.” En projet de reconversion pour le plateau il propose d’y implanter une université militaire européenne, argumentant : “si on veut construire une armée en Europe, il faut essayer de faire quelque chose d’exceptionnel qui n’existe pas encore. C’était vers 1990. Ils m’ont pris pour un utopiste, alors lorsqu’ils ont refusé j’ai démissionné. J’ai ensuite fait partie du département de la commission de concertation”.

Il nous raconte son amour de la langue provençale : “Pierre Martel – fondateur de l’association Alpes de Lumière – me surnommait ‘L’homme source’, qu’on traduit par ‘ome font’ en provençal. La langue régionale c’est le corpus de l’âme, sa vie littéraire. On peut être provençal, français et européen en même temps.” Dumas a été Président du Cercle Provençal du Pays d’Apt pendant une quinzaine d’année, il a collaboré à de nombreuses revues de langue, est l’auteur de poésies diverses – traduites du provençal en français-alsacien-allemand-lithuanien-hongrois, et d’une quinzaine d’ouvrages traitant d’histoire ou pour le tourisme, dans les deux langues ; il donne de nombreuses conférences en Provence et à l’étranger, et depuis 15 ans il est membre du Jury de ‘Ventabren’ – Grand Prix de la Littérature provençale. Marc Dumas a également été éditeur au sein des ‘Alpes de Lumière’, fier d’un catalogue de plus de 200 titres de manuscrits régionaux.

A l’âge de 40 ans Marc Dumas enseignait, par des projets de classe, le provençal aux classes de maternelle et primaire d’Apt, apprenant par exemple à ses élèves le vocabulaire de biologie, de maths ou de géographie du programme en cours. Le soir il continuait d’inculquer le provençal aux villages alentours.

Il nous raconte sa fierté des mots, de sa chère Provence, mais il nous raconte son indignation aussi : “ je ne connais aucun pays d’Europe qui a osé appeler des montagnes “le massif central”. Les Alpes sont internationales. Dans l’Everest on fait de l’alpinisme madame ! Heureusement qu’en France on a des fromages et des vins pour les noms des terroirs !!! Pour la politique on neutralise, on oublie tout. On dit maintenant SUD PACA ! Les chinois ont gardé l’appellation ‘herbes de Provence’ – même si les herbes qu’ils produisent n’en ont que le nom – et nous on appelle la Provence SUD PACA !!! Quand on a demandé à Obama s’il parlait français, il a dit qu’il connaissait 2 mots : Paris et Provence, et nous, cornichons que nous sommes, on se débrouille pour dire qu’on n’en a pas besoin ! Puis il continue sa joute sous nos regards respectueux mais néanmoins amusés : le verbe être est l’auxiliaire qui domine en provençal madame ! On dit : je suis été au marché – sièu esta au marcat.

Il nous raconte aussi les photos qui lui inspirent spontanément un texte, il nous raconte le loup solitaire et le loup en meute, les chèvres, la réhabilitation de la vallée de l’Aiguebrun ; il nous raconte la vie pastorale, quelques mots de provençal, des anecdotes qui lui reviennent, l’amour de sa famille, il nous raconte…  Nous sommes captivés et n’avons pas vu l’heure passer, alors il nous raconte comment il devine l’heure en regardant le soleil… “Quand on est autodidacte on parle beaucoup. On a peur de ne pas être complet.

Ce portrait ne peut ici énumérer tout ce que Marc Dumas a été, ni sa bibliographie bien trop prolifique pour toute pouvoir la citer ou les distinctions desquelles il a été honoré. Notons néanmoins sa prochaine parution : “pour un traditionnel et nouveau bestiaire provençal”. Mais ce récit est surtout celui d’une rencontre avec un autodidacte qu’on ne rêverait surtout pas de changer.

Texte Sylvie Houssais – e com image – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

Photos Mathias Caumont – ‘reproduction interdite, tous droits réservés’

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